Inspiration : La chambre claire. Note sur la photographie

La chambre Claire de Roland Barthes, ou qu'est-ce qui rend une photographie intéressante?

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...il y a des moments où je déteste la Photo : qu’ai—je à faire des vieux troncs d’arbres d’Eugène Atget, des nus de Pierre Boucher, des surimpressions de Germaine Krull (je ne cite que des noms anciens)?”
— Roland Barthes
 

Je préfère souvent parler de la technique et des outils plutôt que des concepts ou de la démarche... La vérité c'est que je ne sais pas pourquoi je fais de la photo, tout comme je ne sais pas pourquoi j'ai fait de la bande dessinée, il y a quelques années. Je me suis plus souvent posé la question "comment?" que "pourquoi?". D'une certaine façon, les pourquoi/les sujets se sont imposés comme une évidence depuis que l'art est rentré dans ma vie. J'ai toujours aimé l'idée de photographier, comme l'idée de peindre, de dessiner, de sculpter ou d'observer tout simplement. J'aime regarder, sans chercher à comprendre pourquoi ni quoi. 

À la relecture de La chambre Claire de Roland Barthes, que j'avais lu pour la première fois il y a 25 ans, je suis forcé de porter un regard neuf sur mon propre travail, la photo digitale, le nu, ainsi que sur le type de photographie que j'aime. C'est un livre absolument nécessaire pour tout photographe ou artiste prêt à l'introspection et en quête de sens dans leur art. Loin des prouesses et connaissances techniques, il provoque un questionnement profond au coeur de l'artiste face à son art et chez toute personne qui apprend à regarder. 

Photographe, photo, spectateur et l'élément mémorable d'un cliché

 
Roland Barthes, anonyme vers 1930

Roland Barthes, anonyme vers 1930

Publié en 1980, La Chambre Claire est un ouvrage atemporel qui se lit en quelques heures. Usant d'un ton intime, le questionnement et la réflexion que Barthes pose ne se démodent pas.

À la première lecture, l'ouvrage vous laisser avec cette image que la photographie est un acte emprunt d'une certaine poésie, tragique et sentimental à la fois. Barthes porte un regard humain sur la photographie et son appréciation. Il décortique le rôle et la relation entre le photographe qu'il nomme Operator, le sujet qu'il appelle Spectrum et le spectateur ou Spectator.

Barthe n'étant pas lui même photographe, il s'intéresse plutôt à la place du Spectator et prend donc la parole pour décrire ce qu'il ressent en regardant des photos, ce qu'il en comprend, ce qui l'anime ou le laisse indifférent. Pour lui, la photographie existe à travers celui qui regarde l'image. Ainsi, de la photographie qui montre objectivement quelque chose (Studium) à la photo ponctuée de quelque chose de mémorable (le Punctum), il aborde les types de surprises qu'évoque la photographie chez le Spectator. Il en résulte une série de concepts qui permettent de prendre du recul sur la photographie et de la mettre en relation avec des questionnements plus importants, tel le temps, l'amour et la mort. De l'image, Barthes en tire des concepts abstraits basés sur un questionnement sincère qui trouve sa résonance dans les émotions...Car pour Barthes, ce sont ces émotions qui animent le Spectator

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Un jour, il y a bien longtemps, je tombai sur une photographie du dernier frère de Napoléon, Jérôme (1852). Je me dis alors, avec un étonnement que depuis je n’ai jamais pu réduire : “Je vois les yeux qui ont vu l’empereur”. Je parlais parfois de cet étonnement, mais comme personne ne semblait le partager, ni même le comprendre (la vie est ainsi faite à coups de petites solitudes), je l’oubliais” 
— Roland Barthes
Utilisation de gravures et illustrations de Dürer pour imager le concept de Barthes

Utilisation de gravures et illustrations de Dürer pour imager le concept de Barthes

L'Operator

Si Barthes parle surtout du point de vue du Spectator, j'oserai partager mes motivations d'Operator, position qui me semble aussi être cruciale dans le processus de vie de la photographie, de la mise en image. 

Mon point de vue a cela de particulier, je n'ai pas besoin de la photographie pour vivre économiquement parlant. Je glisse donc dans une exploration sans but précis...instinctivement.  Mon besoin de faire et de partager ma photographie s'exprime comme des témoignages ou une collection de moments. Les séries de Fragments illustrent bien ce plaisir qui me donne souvent l'impression de documenter une performance très peu/jamais chorégraphiée à l'avance.  Je réalise le privilège et la chance de pouvoir capter certains instants dont je suis le spectateur.  Et puis il y a le désir de partager et de communiquer cette joie presque empli de fierté comme si l'image était une manière de dire 'j'y étais"

 
Ce que la photographie reproduit à l’infini n’a eu lieu qu’une fois : elle répéte mécaniquement ce qui ne pourra jamais plus se répéter existentiellement.”
— Roland Barthes
 

Sur mon site, Phylactère avait elle-même écrit la description de mon procedé, il y a 2 ans déjà:  

"Ce n'est pas à propos du photographe : je suis témoin, en quête d'angles, de couleurs, de lumière et de textures.
Les modèles me racontent et partagent avec moi leurs histoires.
J'en capte les instants".

Elle avait vu juste. Je ne chercherai pas plus loin... du moins pour l'instant. 

 
Un mot existe en latin pour désigner cette blessure, cette piqûre, cette marque faite par un instrument pointu; ce mot m’irait d’autant mieux qu’il renvoie aussi à l’idée de ponctuation et que les photos dont je parle sont en effet comme ponctuées, parfois même mouchetées, de ces points sensibles; précisément, ces marques, ces blessures sont des points. Ce second élément qui vient déranger le studium, je l’appellerai donc punctum; car punctum, c’est aussi : piqûre, petit trou, petite tache, petite coupure — et aussi coup de dés. Le punctum d’une photo, c’est ce hasard qui, en elle, me pointe (mais aussi me meurtrit, me poigne).”
— Roland Barthes
"La photo est belle, le garçon aussi : c’est le studium. Mais le punctum, c’est: il va mourir. Je lis en même temps : cela sera et cela a été; j’observe avec horreur un futur antérieur dont la mort est l’enjeu. En me donnant le passé absolu de la pose (aoriste), la photographie me dit la mort au futur. Ce qui me pointe, c’est la découverte de cette équivalence. Devant la photo de ma mère enfant, je me dis : elle va mourir, je frémis, tel le psychotique de Winnicott, d’une catastrophe qui a déjà eu lieu. Que le sujet en soit déjà mort ou non, toute photographie est cette catastrophe."

"La photo est belle, le garçon aussi : c’est le studium. Mais le punctum, c’est: il va mourir. Je lis en même temps : cela sera et cela a été; j’observe avec horreur un futur antérieur dont la mort est l’enjeu. En me donnant le passé absolu de la pose (aoriste), la photographie me dit la mort au futur. Ce qui me pointe, c’est la découverte de cette équivalence. Devant la photo de ma mère enfant, je me dis : elle va mourir, je frémis, tel le psychotique de Winnicott, d’une catastrophe qui a déjà eu lieu. Que le sujet en soit déjà mort ou non, toute photographie est cette catastrophe."

Punctum

Barthes parle de l'appréciation unique que chaque Spectator ressent face à la photographie...Le Punctum est personnel, individuel, voire existentiel...

Mon Punctum à moi, si je l'applique à mes goûts en général, il va à ces images qui vont au cœur de la vie, qui offrent cette fenêtre étonnante sur le monde, lorsque la poussière est dense et la posture raconte.  J'aime savoir qu'il y a un peu partout ces photographes qui dédient une partie de leur existence pour témoigner et regarder le cycle de la naissance, la mort, la souffrance et les sourires. Ils sont là. 

Ma photographie ne détient pas la vérité qui m'émeut dans ces images mais c'est ma réalité, c'est ce qui me traverse dans l'instant, qui s'impose à moi, comme je le disais au début... À défaut de savoir pourquoi je fais des images, je sais que j'aime le geste de photographier et je sais que je suis animé par le témoignage, le récit...celui de mes proches, de ceux que j'aime, comme celui de la vie des autres.

Je suis curieux...L'avez-vous lu? L'avez-vous aimé?

 
 
I have been a witness, and these pictures are my testimony. The events I have recorded should not be forgotten and must not be repeated.
— James Nachtwey