Exploration: La Composition

La composition vue par le photographe

La composition d'image est un amalgame de différents ingrédients. C'est l'organisation des éléments que l'on retrouvent dans l'image, telles que les lignes droites ou les formes, mais ce sont aussi les couleurs, les textures, les lumières et les ombres ou encore la profondeur de champ. Réussir une bonne composition c'est réussir à faire une image qui semble équilibrée naturellement, une image qui raconte une histoire et à laquelle il n'y a rien à ajouter, rien à enlever. À ma connaissance, il n'y a pas de recette pour réussir... Par contre, il y a plusieurs indices et ingrédients pour aider le photographe à explorer et à trouver la meilleure façon de cadrer ou une autre manière de le dire : de définir son langage visuel

The composition seen by the photographer
Image composition is an amalgam of different ingredients. It is the organization of the elements that are found in the image, such as straight lines or shapes, but also colors, textures, lights and shadows or depth of field. To succeed in a good composition is to succeed in making an image that seems balanced naturally, an image that tells a story and to which there is nothing to add, nothing to remove. To my knowledge, there is no recipe to succeed... On the other hand, there are several clues and ingredients to help the photographer to explore and find the best way to frame or another way of saying it: to define his visual language.

La composition commence dès qu'on ouvre les yeux, en posant le regard sur le passant au coin de la rue ou sur l'arbre inondé de lumière. Pour le simple plaisir, il faut chercher à encadrer du regard ce qui nous entoure, constater le rythme des objets, dessiner des yeux la silhouette ou apprécier la lumière éblouissante. Il faut chérir ce qu'on regarde...et il faut se questionner: Comment pourrais-je encadrer ces objets? Horizontalement ou verticalement? 
Comment pourrais-je utiliser la fenêtre, les armoires, les murs? Quelles textures sont intéressantes? Quelles couleurs contrastent avec le modèle? Comment m'orienter en fonction de la lumière? Quelles sont mes limites? Quelle ambiance se dégage de la scène? Comment appuyer cette ambiance par la composition? Quel plan? Éloigné, plan moyen ou gros plan? À vol d'oiseau ou assis sur le sol?

Composition begins as soon as one opens his eyes, looking at the passer-by at the corner of the street or looking at the tree flooded with light. For the simple pleasure, we must seek to frame what is around us, to observe the rhythm of the objects, to mentally draw the silhouettes or to appreciate the dazzling light. We must cherish what we look at...and we must ask ourselves: How can I frame this? Horizontally or vertically? 
How can I use the window, cabinets, walls? What textures are interesting? What colors contrast with the model? How can I orient myself according to the light? What are my limits? What atmosphere emerges from the scene? How to support this atmosphere by the composition? Wide-angle, medium shot or close-up? On a chair or on the ground?

Pour m'aider à prendre des décisions, je fais souvent référence aux grilles de composition. Il en existe à l'intérieur de Photoshop et Lightroom. De nombreux livres et tutoriaux en parlent, et plusieurs artistes ne jurent que par ces méthodes d'organisation.  

Personnellement je préfère en parler comme des outils permettant de guider le photographe lors du cadrage, rien n'oblige à utiliser ces grilles. Elles permettent d'aider à organiser ce qui se trouve devant la caméra pour équilibrer l'image. La composition est un jeu d'organisation de formes et de masses dans l'espace. Parfois, on peux déplacer les éléments nous-même, d'autres fois, c'est en se déplaçant (ou pas) dans l'environnement qu'on définit ses choix. Les grilles permettent de placer des repères dans l'espace, d'aligner les éléments pour donner un sens et guider lorsqu'on appuie sur le déclencheur.

Sans être une obligation, les grilles contribuent à l'organisation des éléments d'une image. L'œil humain apprécie l'équilibre, l'harmonie. Il cherche à être guidé à travers une certain structure, plus ou moins subtile.  Without being an obligation, the grids contribute to the organization of the elements of an image. The human eye appreciates balance, harmony. It seeks to be guided through a certain structure, more or less subtle .

Sans être une obligation, les grilles contribuent à l'organisation des éléments d'une image. L'œil humain apprécie l'équilibre, l'harmonie. Il cherche à être guidé à travers une certain structure, plus ou moins subtile. 

Without being an obligation, the grids contribute to the organization of the elements of an image. The human eye appreciates balance, harmony. It seeks to be guided through a certain structure, more or less subtle .

To help me make decisions, I often refer to composition grids. There are some inside of Photoshop and Lightroom. Many books and tutorials speak about it and many artists swear by these methods of organization in their work.

Personally I prefer to talk about it as tools to guide the photographer during the framing, nothing obliges to use these grids. They help to organize what is in front of the camera to balance, organize the image. Composition is a puzzle game of forms and masses in space. Sometimes we can move the elements ourselves, At other times it is by moving (or stay still) in the room that we define our choices. The grids allow you to place marks in space, align the elements to give meaning and guide you when you press the shutter button.

Comme Guillermo était présent avec nous (vidéos à venir!) j'ai dû prendre en considération sa présence lors du cadrage. La séquence a durée 12 minutes et j'ai pris un total de 255 photos dont je n'en ai conservé que 14 (retouchées et recadrées dans Photoshop). As Guillermo was present with us (videos to come!) I had to take into consideration his presence during the framing. The sequence lasted 12 minutes and I took a total of 255 photos of which I kept only 14 (retouched and cropped in Photoshop).

Comme Guillermo était présent avec nous (vidéos à venir!) j'ai dû prendre en considération sa présence lors du cadrage. La séquence a durée 12 minutes et j'ai pris un total de 255 photos dont je n'en ai conservé que 14 (retouchées et recadrées dans Photoshop).

As Guillermo was present with us (videos to come!) I had to take into consideration his presence during the framing. The sequence lasted 12 minutes and I took a total of 255 photos of which I kept only 14 (retouched and cropped in Photoshop).

Aussi je fais confiance à ce qui se passera...Je sais que les poses me donneront des idées...je sais que je trouverai...C'est déjà là, je dois juste l'identifier. Les sessions improvisées sont toujours captivantes car elles m'offrent un défi à travers la spontanéité...Je dois passer à l'action malgré les doutes et la peur de me tromper et de manquer des opportunités.

Cette fois dans la cuisine, c'est le contraste des lignes droites avec le corps humain qui m'a guidé. J'avais l'intuition qu'il fallait montrer le corps isolé dans l'espace plus froid de la cuisine. Instinctivement, j'ai d'abord pris une certaine distance pour mettre l'emphase sur l'environnement. Puis en suivant les mouvements de Phylactère et les types de poses, j'ai adapté ma distance et la focal de l'objectif (24-70mm) pour permettre de continuer à mettre en relation le corps et le décors. 

Au cours d'une session aussi spontanée on a peu le temps pour penser, et ce n'est qu'après, avec le recul que l'on apprécie certains choix moins que d'autres. Par exemple, je me dis que j'aurais pû m'approcher d'avantage à certains moments ou prendre le temps de demander la reprise de quelques poses intéressantes que je n'ai pas su cadrer de la meilleure façon. Ce processus fait partie du jeu: dans cette manière de travailler, chaque session photo est différente, imprévisible et il faut réagir vite. Ce que j'apprends, je le mettrai en pratique la prochaine fois. L'apprentissage est sans fin, et le regret doit faire place à l'humilité et au gain d'expérience. 

Also I trust what will happen ... I know the poses will give me ideas ... I know I will find ... It's already there, I just have to identify it. The improvised sessions are always fun because they offer me a challenge through spontaneity ... I need to take action in spite of the doubts and the fear to fail, to miss opportunities.  This time in the kitchen, it was the contrast of the straight lines with the human body that guided me. I had the intuition that it was necessary to show the isolated body in the colder space of the kitchen. Instinctively, I first took a certain distance to put the emphasis on the environment. Then by following the movements of Phylactere and the types of poses, I adapted my distance and the focal length of the objective (24-70mm) to continue to relate the body with the surroundings.

During such a spontaneous session there is little time to think, and it is only afterwards, with hindsight, that one appreciates certain choices less than others. For example, I think I could have gotten closer at certain times or take the time to ask for the resumption of some interesting poses that I did not frame in the best way. This process is part of the game: in this way of working, each photo session is different, unpredictable and must react quickly. What I learn, I will put it into practice next time. Learning is endless, and regret must be replaced by humility and gain of experience.

 

La composition vue par le modèle

Mon corps est fait de ligne, de courbes et de volumes. L'espace et moi, c'est un langage. Il m'envoie une énergie, j'en renvoie une. Il me donne sens, je lui en donne un autre. C'est un dialogue qui nait dans l'instant, où tout peut arriver. Ce sont des propositions, de l'écoute, une exploration. C'est tellement important de "faire corps" avec son environnement quand on est modèle ou interprète du corps. La composition n'est pas une fin en soi, elle est un outil exceptionnel d'expression. Si mes mots sont mon moyen de communiquer une idée, alors la composition sont les mots de l'artiste visuel. La composition est un langage qui traduit une émotion, une sensation, un état d'être. 

The composition seen by the model
My body is made of line, curves and volumes. Space and I are a language. He sends me an energy, I send back one. He gives me meaning, I give him another. It is a dialogue that is born in the moment, when everything can happen. These are propositions, listening, exploration. It is so important to "make body" with one's environment when one is a model or interpreter of the body. The composition is not an end in itself, it is an exceptional tool of expression. If my words are my way of communicating an idea, then the composition are the words of the visual artist. Composition is a language that translates an emotion, a sensation, a state of being.

DSC_4370.jpg

Je n'ai pas l’œil derrière la caméra, pourtant, la composition, je la perçois à travers mon senti. Je vois les lignes, alors je les prolonge avec mes membres. Je vois un espace vide, alors je l'épouse avec un bras ou une jambe. J'épouse ou je contraste, ça dépend ce que je veux dire. 

C'est au photographe de capter le moment. Le travail, c'est d'accorder notre regard pour dire la même chose, sans avoir besoin de trop parler pendant la session.

Pour moi, l'espace vide, "l'espace négatif", est crucial. Il est la respiration. Comme dans le silence du comédien lorsqu'il dit son texte, c'est en fait là que tout se joue, c'est dans cet espace vide par lequel le plein prend toute sa puissance. Une autre chose que j'aime, c'est travailler des poses inattendus, détourner l'espace et les objets de leurs utilisation attendu, leur redonner vie sous une autre perspecive et ainsi créer comme pour procurer un court circuit dans l'espace d'habitude et d'attente du spectateur, comme dans cette photo avec la tête dans le lavabo, les orteils recroquevillés sur eux-même. Quant aux poses de dos ou en déhanché, elles font partie du registre classique, atemporel. C'est un rappel à nos pères, nos racines que l'on revisite dans une cuisine, pourquoi pas?!

I do not have the eye behind the camera, yet, composition, I perceive it through my feel. I see the lines, so I extend them with my members. I see an empty space, so I marry her with an arm or a leg. I marry or contrast, it depends what I mean.

It is up to the photographer to capture the moment. The job is to give our eyes to say the same thing, without having to talk too much during the session.

For me, empty space, "negative space", is crucial. It is breathing. As in the silence of the actor when he says his text, it is actually there that everything is played, it is in this empty space by which the full takes all its power. Another thing I like is to work unexpected poses, to divert space and objects from their expected use, to give them life under another perspecive and thus to create as to procure a short circuit in the space of an object, Habit and expectation of the viewer, as in this picture with the head in the sink, the toes curled up on themselves. As for the back's poses or the hip twist, they are part of the classic register, timeless. It is a reminder to our fathers, our roots that we revisit in a kitchen, why not ?!

Chaque partie de mon corps veut dire quelque chose, tend vers mon discours.

Je sais qu'avec les années, j'ai vu tellement de photos et de dessins, tellement étudié la composition à travers l'oeil des photographes et des artistes pour qui je posais, qu'elle est rentrée dans ma chaire. Je n'y pense plus pendant la session photo, je sais que mon corps sais mieux que ma tête, alors je laisse faire. C'est une délicieuse sensation, très organique. La déformation professionnelle, c'est quand tu es dans un contexte tout à fait normal de la vie quotidienne (tu fais la vaisselle, ton épicerie ou tu bois un thé à une terrasse) et là tu te vois dans une posture et tu te dis "maizan ça ferait une belle photo, la composition de mon corps par rapport à la relation de la structure de la chaise/du cadre est vraiment intéressante!". Tout comme un photographe voit de la composition partout, même lorsqu'il n'a pas sa caméra avec lui, je la vie dans mon corps quotidiennement, en relation avec les nouveaux espaces que je visite.

Every part of my body means something, tends toward my speech.

I know that over the years, I have seen so many pictures and drawings, studied composition through the eyes of photographers and artists for whom I posed, that it is under my skin. I no longer think about it during the photo session, I know my body know better than my head, so I let it. It is a delicious sensation, very organic. Professional deformation is when you are in a normal context of everyday life (you do the dishes, your grocery or you drink a tea on a terrace) and there you see yourself in a posture and you tell yourself "Yeah it would make a beautiful picture, the composition of my body compared to the relationship of the structure of the chair / frame is really interesting!". Just as a photographer sees composition everywhere, even when he does not have his camera with him, I live in my body daily, in relation to the new spaces I visit.

 
 

Training: Guide to art modelling through experience

Formation : Guide du modèle d’art à travers l’expérience

Être modèle artistique c’est travailler avec son corps, la nudité, ses émotions, pour des artistes peintres, dessinateurs, sculpteurs ou photographes. La bonne nouvelle, c'est que dans ce monde, n'importe qui peut être modèle. Il n'y a pas de corps ou de personnalité standard car l’accent est mis sur la présence qui émane du corps plus que sur sa plastique.

Damian Siqueiros, Montreal 2013

Damian Siqueiros, Montreal 2013

To be an artistic model is to work with your body, your nudity and your emotions, for painters, drawers, sculptors or photographers. The good news is that in this world, anyone can be a model. There is no standard body or personality because the emphasis is on the presence that emanates from the body rather than on its appearance.

Snakes and Mangoes, with Clara as a model, Ottawa 2015

Snakes and Mangoes, with Clara as a model, Ottawa 2015

Le premier apprentissage : travailler avec l'espace

Je travaille avec des artistes depuis une dizaine d'années maintenant. J'ai commencé à New York, dans l'atelier de Spring Street de Minerva Durham. J'avais alors 19ans. Mon premier jour sur la sellette (l’estrade sur lequel le modèle pose), nue devant une vingtaine d'artistes crayons à la main me transperçant d’un regard académique prêt à remplir leur feuille blanche, j'ai cru que j'allais m'effondrer de peur. On ne m'avait jamais dit quoi faire, expliquer comment poser. Mais j’en suis arrivée à bout. Et ma première prestation fut catastrophique il va sans dire. Ce n'est qu'à ma deuxième session, pour un cours de dessin sur le mouvement, que mon corps s'est lâché, que j'ai oublié la nudité, et que j'ai compris que ça n'était pas à propos du nu ou du corps, mais à propos de l'espace qui vit autour de celui-ci. L’espace qui se formait entre mes bras et mes jambes, mon corps et le sol, comme un monument architecturale fait de lumière, des volumes et d’angles, s'est révélé comme un secret gardé par les ateliers d'artistes. Ça fut un déclic.

Atelier Antonio Cerdan, Montreal 2016

Atelier Antonio Cerdan, Montreal 2016

Atelier UQAM, Montreal 2016

Atelier UQAM, Montreal 2016

The first learning: Working with space

I’ve work nude with artists for about ten years now. I started in New York, in the Spring Street Studio of Minerva Durham. I was 19 years old. My first day on the stage, the platform on which the model poses, naked in front of twenty artists, crayons in hands, looking at me with an academic glance and ready to fill their white sheet, I felt like I was going to collapse of fear. I had never been told what to do, explain how to pose. But I got through it. My first performance was catastrophic, it goes without saying. It was at my second session, for a course of drawing on the movement, that my body let go, that I forgot the nudity, and that I understood that it was not about the nudity or the body, but about the space that lived around it. The space that was formed between my arms and my legs, my body and the ground, like an architectural monument made of light, volumes and angles got revealed to me as a secret well kept by the studios of artists. It was the trigger.

Jane Lafarge Hamill, New York 2007.  For a few month I would get to her studio a couple of times a week. I would pose and tell her about my New York encounters and stories of the day. She would paint my soul. 

Jane Lafarge Hamill, New York 2007.  For a few month I would get to her studio a couple of times a week. I would pose and tell her about my New York encounters and stories of the day. She would paint my soul. 

Svetla Velikova, Montreal 2014

Svetla Velikova, Montreal 2014

Le deuxième apprentissage : travailler de l'intérieur

Un an plus tard j’étais à Montréal. C'est là que j'ai vraiment commencé à travailler comme modèle artistique pour la photographie. Un jour, alors que je posais pour un photographe assez renommé à l’époque, et que je me trémoussais en espérant faire de "bonnes poses", il me dit: "bon, c'est joli, mais je connais ces poses clichées que toutes les filles font. Est-ce que tu serais capable de me proposer autre chose? Qu'est ce que tu sens quand tu as une émotion avec quelqu'un que tu aimes par exemple". Et là, ce fut le deuxième déclic. J'ai compris qu'il ne fallait pas travailler avec l'enveloppe, mais avec le senti, l'émotion, l'intérieur.

Par la suite, j'ai appris que chaque élément de mon environnement lors d'une session m'influence: la taille de l’espace, le studio, l'énergie du photographe, la sonorité de sa voix, la lumière, la musique. Chaque élément et chaque émotion allaient devenir mon allié pour créer quelque chose d'unique à chaque fois. Il suffisait de me laisser guider, d'interpréter avec mon corps et de raconter ce que je sentais. Et l'exploration est devenue infinie, car il n'y pas deux scènes identiques.

Julie Laurin, exploration in Ottawa 2015

Julie Laurin, exploration in Ottawa 2015

The second learning: working from the inside

A year later I was in Montreal. This is where I really started working as an artistic model for photography. One day, when I was posing for a photographer fairly renowned at the time, and jiggling hoping to make "good poses", he said to me: "well, it's nice, but I know these cliché poses that all the girls are doing ... Can you propose something else to me? What do you feel when you have an emotion with someone you love for example?" And that was the second trigger. I understood that it was not necessary to work with the envelope, but with the feeling, the emotion, the interior.

Afterwards, I soon realized that every element of my surrounding in the setting of the session influences me: the size of the space, the studio, the energy of the photographer, the sound of his voice, the light, the music. Each element and each emotion would become my ally to create something unique every time. I just had to let them guide me, interpret with my body and tell what I felt. At this point the exploration became infinite, for there are not two identical scenes.

François Gauthier, Montreal 2015

François Gauthier, Montreal 2015

Ruth Steinberg, Ottawa 2017

Ruth Steinberg, Ottawa 2017

Le troisième apprentissage : avoir du recul

Sur mon chemin, mes études en anthropologie qui constituaient mon activité principale m'ont appris à toujours avoir un regard critique et un recul par rapport à mon travail de modèle. Très vite j'ai compris que le nu, le corps, la place de la femme, ou tous ces éléments ne sont pas neutres: ils constituent un en eux-même un bagage culturel important chargé de non dit et de symbole, à considérer dans la création artistique bien entendu, mais aussi dans le rapport entre le photographe et le modèle.

J'ai aussi réalisé que sur le plan de la psychologie humaine, je flirtais avec les fantasmes, les projections et l'inconscient de l'autre. Je suis devenu un écran blanc sur lequel le psychisme de l'autre se déroulait. Les émotions que l'on me demandait ou les poses me donnaient une idée de l'individu que j'avais en face de moi, de ses limites, de ses peurs et de ses espaces de fragilités. J’ai compris que moi aussi, j’avais mes propres biais et mes propres histoires à rejouer, à investiguer. Voir le regard de l'autre, comment je réagissais face à certaines personnes, m'a beaucoup appris sur l'être humain.

Mes plus belles collaborations ont été avec des artistes qui, eux aussi conscients de cet entre-deux dans lequel la création tombe, et qui n'avaient pas peur de se laisser aller, participant avec moi à cet espace dans lequel on se laisse emporter par une énergie qui nous dépasse. La danse, la sensualité, une émotion, c'est en fin de compte une forme de liberté, d'archétype que l'on exprime. Ça nous dépasse et c'est la beauté à l’état pur vécu dans le corps et l'expérience du moment avant de l'être dans l'image.

The third learning: getting a step back

On my way, my studies in anthropology being my main activity taught me to always have a critical look and a retreat from my work as a model. Very soon I realized that the nude, the body, the place of the woman, or all these elements are not neutral: they constitute, in themselves, an important cultural baggage charged with unsaid things and symbols, to be considered, in the artistic creation of course, but also in the relationship between the photographer and the model.

I also realized that on the level of human psychology, I flirted with fantasies, projections, and the unconscious of the other. I became a white screen on which the psyche of the other unfolded. The emotions I was asked for or the poses gave me an idea of he individual I had in front of me, his limits, his fears and his spaces of fragility. I understood that I, too, had my own biases and my own stories to replay, to investigate. Seeing the look of the other, how I responded to some people, taught me a lot about human beings.

My best collaborations have been with artists who, also aware of this in-between in which the creation falls, and who were not afraid to let themselves go, participating with me in this space in which one is carried away by an energy that surpasses us. Dance, sensuality, emotion is ultimately a form of freedom, an archetype that one expresses. It surpasses us and it is pure beauty lived in the body and the experience of the moment before being in the picture.

Backstage of session with Damian Siqueiros for his project 10x10, video by Guillermo (get to the video here), Montreal 2015

Backstage of session with Damian Siqueiros for his project 10x10, video by Guillermo (get to the video here), Montreal 2015

Le quatrième apprentissage : apprendre à se connaître

J'ai appris à me connaître surtout lorsque j'ai commencé à faire des autoportraits. C'était devenu pour moi une urgence, le besoin de me confronter à moi-même sans besoin d'être belle ou d'exprimer une émotion spécifique. Mes autoportraits sont devenus mes notes anthropologiques, mon étude du mouvement et de l'émotion. J'ai commencé à me documenter sur les pratiques corporelles intelligentes qui lient émotion et mouvement comme le butoh, la danse contact ou le théâtre physique. En date, ma dernière découverte qui fait écho à ma démarche : L'espace Vide de Peter Brook. J’aime lorsqu’il écrit que "sa principale préoccupation qui consiste à ne pas cesser de progresser en tant que comédien, ce qui implique de ne pas cesser de progresser en tant qu'homme. C'est toute son existence qui doit tendre à son développement artistique".

L'auteur élabore entre le travail de l'acteur, porteur d'une vérité au-delà des mots, de la parole, vivante et réactualisée à chaque instant, qui va se transmettre dans la culture, dans le moule de son temps et par ses capacités d'expression. Le public est le regard. Loin d'être passif, il est actif. Le regard neuf permet à l'acteur/artiste de s'exprimer pleinement alors que le regard chargé de mémoire, de savoir et de concept, ne fera qu’enliser et répéter un schéma, ou ce qu'on appel plus communément une image clichée.

Avec les autoportraits, c'est la confrontation de moi-même avec mon propre regard, mes propres préjugés et schémas auxquels j'ai appris à faire face. Explorer soi-même c'est apprendre à se connaître, voir que ce qui nous fait si peur et en fait toujours bien moins que ce que l'on imaginait.

Selfportrait, Chile in the Andes 2017

Selfportrait, Chile in the Andes 2017

Selfportrait with Ciara, post production by Stef. D, Montreal 2017

Selfportrait with Ciara, post production by Stef. D, Montreal 2017

The Fourth Learning: Getting to Know yourself

I got to know myself especially when I started making self-portraits. It had become an urgency for me, the need to confront myself with no need to be beautiful or express a specific emotion. My self-portraits have become my anthropological notes, my study of movement and emotion. I began to research about the intelligent bodily practices that link emotion and movement such as butoh, contact dance or physical theater. To date, my latest discovery that echoes my approach is “The Empty Space” from Peter Brook. I like it when he writes that "his main concern is not to stop progressing as an actor, which implies not to stop progressing as a man. Its artistic development ".

The author elaborates between the work of the actor, the bearer of a truth beyond words, speech, alive and updated every moment, which is transmitted in the culture, in the mold of his time and by his abilities to express themselves. The public is the look. Far from being passive, it is active. A fresh observation allows the actor/artist to express himself fully, while the gaze loaded with memory, knowledge and concept will only bury and repeat a pattern, commonly called cliché.

With self-portraits, it is the confrontation of myself with my own gaze, my own prejudices and patterns that I have learned to face. To explore oneself is to get to know oneself, to see that what makes us so afraid is, in fact, always less than we imagined. 

The darling Mansion, Toronto 2017

The darling Mansion, Toronto 2017

Montreal 2015

Montreal 2015

Exploration: A Brazilian Tale

 
DANS1104.jpg
 

Je suis sur la route de nouveau. La France pour quelques jours, puis me voilà au Brésil, terre féminine, terre du ventre et de la chair, de la musique qui rappelle les rythmes primaires semblables aux battements d'un coeur, et de danse où les pieds frappent le sol et les reins se balancent comme pour répéter la création primordiale. Lumière qui habite l'espace, je redécouvre mon corps qui change tout le temps, constamment. Depuis quelques semaines les rondeurs m'enrobent, et je m'y sens bien. Mon ventre est vallonné, les vergetures sur mes fesses qui s'arrondissent et les seins dont le poids du temps leur donne une forme de poire. Ma chair... ce corps avec lequel je fais corps, finalement. Mon corps qui a déjà été esthétiquement plus beau, mais dans lequel je ne me sentais tout de même pas habité. Les glaces ont fondus, la froideur m'a quitté, et je réintègre ce corps comme un poussin couvé par la chaleur maternelle. Je suis vivante.

I'm on the road again. France for a few days, then here, in Brazil, the feminine land, the land of the belly and the flesh, music that recalls primary rhythms similar to the beating of a heart and dance where feet strike the ground and the loins swing as if to repeat the primordial creation. Light that inhabits space, I rediscover my body that changes all the time, constantly. For a few weeks the roundnesses have surrounded me, and I feel good about it. My belly is undulating, the stretch marks on my buttocks that is rounder and the breasts that weight of time is giving them a pear shape. My flesh ... this body with which I am whole, finally. My body which has already been aesthetically more beautiful, but in which I still did not feel inhabited. The ice has melted, the coldness has left me, and I reintegrate this body like a chicken brooded by maternal heat. I am alive.

 

Le corps est un défi pour chacun, quel qu'il soit. Celui qui se pense beau à constamment peur de perdre sa beauté et s'obsède avec son image, se déprime dès qu'elle ne correspond plus à son "mieux". Quand à  celui qui se pense laid, il se répète jours après jour qu'il serait mieux, plus heureux, s'il était différent.

Les modèles, contrairement à ce que l'on croit, sont extrêmement peu sûr d'elles: "j'ai toujours pensé que j'étais tellement laide que c'était indécent que je sorte dans la rue sans un sac sur la tête pour cacher mon visage" ou encore "ma plus grande peur pendant longtemps, c'était d'arriver à une session photo, que le photographe ouvre la porte, me regarde de haut en bas et me dise "c'est ça?!" et qu'il me renvoie". J'ai appris qu'il y a une certaine approche, par laquelle le corps devient une exploration, une manière de réparer les cicatrices comme le modèle vivant, ou parfois la photographie artistique quand elle est bien faite. Être nu devant des artistes, sentir le regard qui observe avec parfaite attention et sans le moindre commentaire les courbes, les formes, les lignes, les volumes et l'espace, répare le corps d'émotion.

The body is a challenge for everyone, whatever it is. The one who thinks it is beautiful will constantly be afraid of losing its beauty and obsessed with its image, depresses as soon as it no longer corresponds to its "best". As for the person who thinks he is ugly, he repeats to himself day after day that he would be better, happier, if he were different.

Models, contrary to what one thinks, are extremely unsecure: "I always thought that I was so ugly that it was indecent when I went out on the street without a bag on my head to hide my face "or" my biggest fear for a long time, was to arrive at a photo session, that the photographer opens the door, looks up and down and says "that is it?!" before he sends me back. " I learned that there is a certain approach, by which the body becomes an exploration, a way to repair scars like life-drawing or sometimes artistic photography, when it is done well. To be naked in front of artists, to feel the gaze that observes curves, shapes, lines, volumes and space with perfect attention and without comment, repairs the body of emotion.

 
 

Il n'y a pas de corps heureux, mais il n'y a que des êtres qui se sentent bien avec ce qu'ils sont parce que c'est ce qui leur a été donné comme véhicule pour cette vie. Paradoxalement, essayé d'aimer son corps est une chimère. Car qui "aime" peut aussi "détester". L'amour de son corps, de sa peau, de sa chair, ne pourra s'exprimer que lorsque j'apprends à être heureux avec ce que je suis, non pas par résolution fatale, mais parce que je me rends compte combien c'est ce corps, ses limites, mon psychisme, et mes expériences de vie marquées dans ma peau, qui me permettent de me questionner, de grandir, de devenir riche de l'intérieur.

J'ai étudié en anthropologie, et l'anthropologie du corps m'a toujours fascinée. Une chose est certaine: le corps n'a rien à voir avec une enveloppe neutre. On incorpore (in-corps-pore) la culture, et nos expériences de vie. Ça veut dire qu'elles marquent notre corps, comme une carte symbolique, comme un écran blanc où le psychisme se projette. Le rapport que l'on a avec lui s'engage à plusieurs niveaux, qu'ils soient culturels, ou intimes.

There is no happy body, but there are people feeling good about what they are because it is what has been given to them as a vehicle for this life. Paradoxically, trying to love his body is a chimera. For the ones who "loves" can also "hate". The love of the body, of the skin, of the flesh, can be expressed only when I learn to be happy with what I am, not by fatal resolution, but because I realize how much this body, its limits, my psyche, and my life experiences are marked in my skin, which allow me to question myself, grow, become rich from within.

I studied anthropology, and the anthropology of the body has always fascinated me. One thing is certain: the body has nothing to do with a neutral envelope. We embody (em-body) our culture, and our life experiences. It means that they mark our body, like a symbolic map, as a white screen where the psyche project itself. The relationship we have with it is relies on many levels, whether cultural or intimate.

 
 

Le corps est la porte de mon bonheur, non pas en l'aimant, mais en voyant combien en lui tout est contenu: il est le plus bel outil qui me permet d'apprendre à me connaître. Blanc, noir, gros, maigre, beau, laid, petit, grand... il faut voir combien on le conditionne à être quelque chose, combien on y voit la problématique, combien chaque mouvement quotidien est une manière de compenser un malaise intérieur.

Certain disent que je suis modèle, moi je préfère artiste du corps. Je ne suis pas modèle à cause de mon apparence, mais parce que je me sers de mon corps pour montrer combien je ne suis pas différente de toi. Tous les êtres humains portent les mêmes émotions, les mêmes peurs. Derrière mon corps, se cache mon cheminement. Ma nudité, c'est pour dire avec la tendresse la plus débordante , "regarde! je suis toi, nous sommes chacun des miroirs les uns des autres. Ce cheminement je le fais, il est accessible à tous. Chaque instant est le bon moment pour débuter l'introspection".

The body is the door of my happiness, not by loving it, but by seeing how much it contains: it is the most beautiful tool that allows me to get to know myself. White, black, fat, skinny, beautiful, ugly, small, tall ... you have to see how much we condition our body to be something, how much we see the problematic, how much every daily movement is a way to compensate for an inner malaise.

Some say I am a model, I prefer body artist. I am not a model because of how I look, but because I use my body to show how I’m not different from you. All human beings carry the same emotions, the same fears. Behind my body, lies my path. My nakedness is to say with the most overflowing tenderness, "Look, I am you, we are a mirror to each other. This is my path, it is accessible to all. Every moment is the right time to begin introspection ".

Phylactère, selfportraits | autoportraits

Finding Vivian Maier

This full-time nanny turned viral a few years back when a young man bought a box containing personal items and undeveloped films without knowing what he would discover. At the time, Vivian Maier was nonexistent to the public world. The young man started developing the films and found an incredible body of work. He started researching about the life of this mysterious woman to understand the context in which the photos were taken and who was the person behind the camera that unveiled the multiple self-portraits glass reflections scattering her films. 

Last night, I watch her documentary on Netflix called "Finding Vivian Maier" and it is really good...

Vivian was an interesting being, and her work was unquestionably brilliant. In her photos, she shows the world how she perceives it - full of contradictions and emotions. She mixes humour, drama, fashion, street actions, children, old people, poor, rich.

She had an attraction for the bizarre, for the mystery of the human hood. She was collecting stories in the newspapers, and doing pretty much the same thing with her photos: gathering together all types of human beings in all sorts of situations. She had a talent for seeing emotions, capturing the "in between" moments in someone's expression. She was not frightened or shy by drama. Her photos show that she did not care about bothering people while photographing them.

 

“WE HAVE TO MAKE ROOM FOR OTHER PEOPLE. IT’S A WHEEL – YOU GET ON, YOU GO TO THE END, AND SOMEONE ELSE HAS THE SAME OPPORTUNITY TO GO TO THE END, AND SO ON, AND SOMEBODY ELSE TAKES THEIR PLACE. THERE’S NOTHING NEW UNDER THE SUN.”

VIVIAN MAIER

 

One can feel through her work that, in a way, all emotions and scenes are equally observed. When the boy she was nannying got hit by a car in the street, instead of helping him she started taking photos. When another was crying, instead of cuddling she would take her camera. In her photographs she appears like an observer, not concerned by this life but totally fascinated by how things develop, are felt and displayed in the moment. She is an active witness of how life is lived. 

Vivian knew her work was good but hated to develop her photos. Being a good photographer doesn't mean being good at post production and developing images. She did not like developing her own work, it is why she kept so many roles undeveloped.

I am specially sensitive to her self-portrait work. She was not beautiful in the common sense of beauty standards, but she certainly had a personality that is intriguing, scary sometimes and funny at the same time. She has a sense of beauty that shows the world how it is - nude in its diversity, the real beauty hidden in detail light and situations. I am convinced she was full of tenderness even thought she was obviously fighting her own demons.

Today, she has entered the community of great photographers who have made the history of this art. She is recognized and acclaimed by masters by especially by common people, because her work touches the simplicity of life in such an honest way that it is hard not to find each of us through her clichés.